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Conférence

Voici un extrait d'une conférence donnée par un ancien Gueshé sur l'esprit d'éveil :

 

CONFÉRENCE DU 9 mars 2000

Nous allons entreprendre l'étude de l'esprit d'éveil, de la bodhichitta. C'est quelque chose de réellement très important, d'essentiel.

L'esprit d'éveil part d'une appréciation particulière des êtres en prenant conscience que ceux-ci sont en quantité infinie, qu'il n'y en a pas un qui n'ait pas été au moins une fois notre mère, notre propre mère, et que ceci n'a pas été un événement unique mais s'est reproduit un nombre très conséquent de fois. Dans ces situations, ces êtres qui étaient à l'instant notre mère, avaient à notre égard le même intérêt, le même amour que l'amour qu' a pu nous porter notre mère dans cette vie-ci.

Nous-mêmes nous avons des existences cycliques dont la première n'a pas de commencement. Au cours de cette histoire nous avons eu un nombre infini de vies dans chacune desquelles nous avons dû avoir une mère qui nous a engendrés, jamais le même être pour chacune de nos vies. Et dans cette situation, cet être n'a que compassion, n'a qu'amour à notre égard.

La situation qui était la nôtre lorsque nous étions dans le ventre de notre mère n'a pas, pour l'immense majorité d'entre nous, laissé de trace sensible, aucun souvenir, même si certains peuvent se la remémorer. Et ce, malgré que cette situation au sein de la mère, n'ait pas été que plaisante pour nous : l'enfant est dans une situation de gestation mais en même temps d'enfermement, de claustration, d'absence de lumière et autres; ce qui fait qu'il y a une certaine part de difficulté pour l'enfant; cette dureté relative à vivre ce moment ne ressort plus, n'affleure plus dans la vie du jeune être; et l'immense majorité oublie cette situation.

Ce qui a été vrai pour le passé le sera également pour l'avenir. Lorsque nous allons mourir, terminer cette existence, le corps sera laissé de côté : suivant les traditions, il sera brûlé, enfoui, déchiqueté ou autre; par contre l'élément intérieur d'esprit, - on nomme ainsi l'élément intérieur de connaissance ou de conscience -, va, lui, se repropager; il va à nouveau permettre l'éclosion d'une nouvelle existence. Pour que cette émergence se fasse, une nouvelle vie, il va falloir à nouveau une mère, un être qui endosse ce rôle de la mère, puisque nous n'avons pas la possibilité réelle d'émerger à nouveau dans le monde par un autre biais; nous ne pouvons pas le faire par miracle ou par apparition. On va à nouveau entrer dans l'existence par le biais de la matrice.

La personne qui est notre mère dans cette existence nous met dans une situation qui va se reproduire de vie en vie après que celle-ci soit arrivée à son terme; et c'est tout le temps une nouvelle personne qui va endosser ce rôle vis-à-vis de nous. Dans le passé c'est ainsi toujours cette situation qui s'est produite : un être jouait le rôle ou endossait la situation de notre mère, celle qui nous permettait à nouveau d'éclore dans une nouvelle existence. Cette situation doit être bien comprise telle qu'elle; nous devons avoir cette prise de conscience des êtres qui sont momentanément dans des situations où ils ne sont pas notre mère; mais au vu d'une vision globale, tous l'ont été; donc tous ont endossé ce rôle; tous donc ont eu à cet instant,- et même à de nombreuses reprises -, le même type d'amour à notre égard, le même type d'attention, le même type d'ouverture que ceux qu'à notre propre mère dans cette existence, celle dont nous faisons l'expérience au jour le jour. C'est là le premier état de fait.

Le deuxième état de fait est de comprendre que tous ces êtres font présentement l'expérience de la souffrance sous ses différentes formes : parfois légère ou insidieuse; parfois beaucoup brutale et beaucoup plus franche. A nos yeux, - puisque tous ces êtres sont l'égal de notre mère -, cette souffrance qui est la leur, nous est tout-à-fait insupportable. Pour pallier ou éradiquer cette souffrance chez l'autre, chez tous ces êtres qui sont toutes nos mères du passé et toutes nos mères de l'avenir, on va pouvoir agir de deux façons différentes :

- soit essayer de la réduire au quotidien;

- soit essayer de l'anéantir de façon définitive.

Mais au-delà du quotidien, la souffrance revient; au-delà du fait que nous puissions avoir aidé matériellement ou moralement un tel ou une telle, lorsque l'acte se termine, au bout de quelque temps la souffrance, le mal être, les tourments s'élèvent à nouveau. Il nous faut donc être encore plus radical; il nous faut vouloir les libérer, éradiquer complètement leur souffrance. Malheureusement, nous ne sommes pas dans une situation de pouvoir; nous n'avons pas cette possibilité. Celui qui en a la possibilité, c'est le Bouddha. Le Bouddha détient les moyens. Le Bouddha connaît les méthodes qui nous permettent d'accéder à ce véritable pouvoir d'éradiquer la souffrance de l'autre; donc nous allons tenter de devenir des êtres éveillés, tenter de devenir des Bouddha, pour le simple but de devenir aptes à l'éradication des souffrances de l'autre.

Il y a différentes façons d'apporter de l'aide; on peut aider par :

- nos actes;

- nos paroles;

- le biais d'une activité intérieure, cérébrale, de l'esprit.

L'aide par le corps et par la parole sont annexes, l'élément principal étant l'aide amenée par le biais de l'esprit : c'est là-dessus qu'il nous faut travailler.

L'esprit d'éveil est une décision intérieure; c'est un engagement intérieur; c'est-à-dire que ce n'est pas spécifiquement un travail du corps ou un travail de la parole; c'est un travail de l'esprit. C'est intérieurement que nous prenons la décision, l'engagement d'inclure dans notre recherche de l'éveil, tous les êtres. Nous aspirons à l'éveil; nous aspirons à atteindre la Bouddhéité, non pas pour nous, mais pour avoir ainsi la force d'âme nécessaire qui nous permette réellement d'apporter une aide réelle aux autres par le biais le plus puissant, c'est-à-dire par le biais de l'esprit.

Au jour d'aujourd'hui, quels que soient les efforts que l'on puisse produire pour aider les êtres, ceux-ci n'ont qu'un impact très limité. On va les aider quelque peu; cela va leur apporter un peu de baume; mais cela ne va pas être radical. Pour être véritablement radical dans notre façon d'aider les êtres, ceci ne peut se produire que lorsque nous-mêmes aurons obtenu l'éveil, lorsque nous-mêmes nous serons parvenus à l'état de réalisation.

Il n'y a aucune différences entre les Bouddha et Bodhisattva contemporains et ceux nos ancêtres des temps passés : ils étaient comme nous-mêmes des êtres ordinaires jusqu'à l'instant où ils ont pris l'engagement du Bodhisattva, jusqu'à l'instant où ils ont cherché à devenir des êtres éveillés, non pour eux-mêmes mais pour devenir aptes à aider réellement les autres. Eux-mêmes l'ont fait; nous-mêmes nous pouvons le faire. Nous avons absolument tout ce qui est nécessaire pour provoquer l'émergence en nous de ce sentiment fort qu'est l'esprit d'éveil et suivre ainsi ce chemin que les Bodhisattva ont eux-mêmes parcouru. La seule chose qui fait la différence est : allons-nous ou n'allons-nous pas le faire ?.

Pour permettre à un individu de provoquer en lui l'apparition et le développement de l'esprit d'éveil, le support le plus excellent qui soit, c'est l'existence humaine. Elle est ce par quoi réellement l'être peut ainsi grandir intérieurement.

On pourrait se dire : ces êtres qui sont dans les domaines divins, dans les sphères divines, qui sont des Dieux du monde formel ou du monde informel, tous ces êtres qui ont eux de nombreux loisirs, qui n'ont jamais de soucis, ne seraient-ils pas plus aptes que nous les êtres humains, pour développer en eux l'esprit d'éveil ?. Ils n'ont au contraire pas cette opportunité ou excessivement rarement, parce qu'ils sont en situation d'expérimentation continuelle, d'instants en instants, du bonheur et du plaisir, et de la facilité et de l'opulence. Dans cette opulence, dans cette facilité, dans ces plaisirs, il n'y a aucune ouverture possible qui leur permette intérieurement d'engendrer quelque chose d'autre. Ils n'ont rien d'autre dans l'esprit que le fait d'être heureux de leur situation présente. Ils ne se soucient donc nullement de la situation des autres; donc ils ne peuvent développer cet esprit d'éveil.

Même dans le monde des Dieux informels, il ne peut y avoir de Bodhisattva qui ait atteint ce niveau au moment où il est dans ce monde divin informel. Par ailleurs des Bodhisattva peuvent se rendre dans ces mondes divins, même dans le monde divin informel; mais personne y étant ne peut devenir dans cette situation, un Bodhisattva. Pourquoi ? Parce que, par définition dans le monde informel, il n'ont pas de corps; ce sont de purs esprits; et puisqu'ils n'ont pas corps, ils ne peuvent apprécier la souffrance de l'autre; quelqu'un ne peut prendre conscience de la souffrance de l'autre, puisque dans son monde personne n'a de corps. Il n'y a que de l'esprit. En cet esprit il peut y avoir souffrance; mais la souffrance de l'esprit ne peut s'apprécier de l'extérieur. Quelle que soit donc la façon dont on essaie d'analyser les choses, de toutes façons un Dieu du monde informel ne peut engendrer de la compassion à l'égard de qui que ce soit. Ne pouvant développer de la compassion, il ne peut pas faire naître l'esprit d'éveil : il ne peut donc y avoir de Bodhisattva qui naisse en ces endroits.

Les Textes classiques nous apprennent également que selon la cosmologie traditionnelle bouddhiste, dans le continent du nord " Draminyen " les êtres qui y vivent ne peuvent engendrer l'esprit d'éveil; ce ne sont pas des êtres divins; ce ne sont pas des êtres qui sont comme les Dieux de longue vie plongés dans des univers d'opulence, de bonheur et de plaisir. Ils vivent une existence plus ordinaire, mais, néanmoins, la notion de souffrance est terriblement absente de leur quotidien. De ce fait, n'ayant pas la référence nécessaire pour faire naître en eux la volonté de libérer l'autre de la souffrance ( ils ne connaissent pas la souffrance, donc ils ne souhaitent pas que l'autre s'en libère), ils ne peuvent pas développer l'esprit d'éveil.

Il est impossible pour ceux qui se trouvent à l'inverse dans la partie basse du cycle des existences, dans le monde des preta (Yidag), dans le monde animal, d'engendrer l'esprit d'éveil, ou alors à de très rares occasions et pour un nombre infime d'entre eux : eux, à l'inverse des Dieux de longue vie qui n'avaient que bonheur et opulence, n'ont qu'asservissement, souffrance et tourment à vivre; c'est le quotidien de leurs expériences; et il n'y a de ce fait, aucune faille, aucune ouverture possible qui puisse les faire s'intéresser ou s'interroger sur la souffrance de l'autre, leur faire ressentir la nécessité de l'aider à s'en sortir; donc il est impossible pour eux de faire naître en eux l'esprit d'éveil. On a dit [qu'ils ne peuvent engendrer l'esprit d'éveil] sauf "à de très rares occasions": justement parmi ces occasions, il est fait état dans les Textes traditionnels, d'une situation où c'est le Bouddha Shakyamuni lui-même qui se trouve dans les bas fonds des mondes infernaux; il n'est pas encore le Bouddha Shakyamuni mais celui qui va le devenir. Il est dans un lieu sordide des enfers les plus terribles, et il a comme mission de devoir participer au travail de la terre. A deux, avec un de ses acolytes de souffrance, ils doivent tirer comme des bêtes de somme, une charrue qui permette l'ensemencement de cette terre. Bien évidemment, c'est un travail exténuant, terriblement difficile, qui leur cause d'immenses souffrances, en particulier à son collègue d'infortune qui, à un moment donné, est totalement épuisé, à bout de souffle et submergé par la souffrance. Celui-ci préfère encourir les punitions de leurs gardes et arrête de travailler. Dès qu'il voit cela, celui qui va devenir le Bouddha, plutôt que d'arrêter le travail du champ qui aurait été immédiatement vu par les gardiens, prend la décision de laisser son compagnon se reposer et d'emmener tout seul cette charrue, redoublant ainsi de souffrance. Malheureusement, les gardiens s'aperçurent rapidement de la situation; ils fondirent promptement sur le Bouddha (celui qui allait devenir tel); ils lui fracassèrent la tête; il mourut dans l'instant. Mais son acte qui à l'origine avait été guidé par la compassion à l'égard de la souffrance de son ami, est de ce fait une forme subtile d'esprit d'éveil, qui le libère à l'instant de sa mort et qui le mène des bas fonds jusqu'au summum du cycle des existences où il reprend vie dans un monde beaucoup plus heureux.

(La suite de la conférence est disponible à la bibliothèque de l'association)

 

 

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